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LE FAISEUR DE THÉÂTRE
Noir, pénombre. On ne devine rien sur le plateau de cette salle du Lucernaire...
Noir, et puis soudain un rai de lumière, un trait, et un décor surgit peu à peu, comme magiquement dessiné, et le hall de l'hôtel apparaît, avec son comptoir, ses portes, son couloir qui mène sans doute à l'escalier, aux chambres... et cette insolite horloge...
Côté cour, derrière son comptoir, le gardien de nuit, dont on saura qu'il se nomme Charlie Hugues. Il a le visage bon, le regard pur et tendre de Claude Aufaure qui voit surgir l'homme dans ses vêtements de voyante élégance, très colorés, l'homme inclassable qui invente à chaque instant les règles d'un jeu qui ne doit jamais finir, un bavard impénitent, sans âge et lourd d'histoires abracadabrantes, Erié Smith. Laurent Terzieff, transparent et fiévreux, donne une densité immédiate à cet étrange personnage combattant.
On connaît peu ce texte d'Eugene O'Neill, l'un des derniers qu'il ait composé, en 1942, tandis qu'il écrivait aussi les chefs-d'œuvre de la fin de sa vie, ses textes autobiographiques, Long voyage vers la nuit, Une lune pour les déshérités.
Terzieff nous révèle Hughie. Le nom d'un absent, le nom de celui qui n'est plus là, l'ancien gardien de nuit et confident des aventures d'Erié.
Maurice Goldring parle à propos de Hughie de « perfection du désespoir » et estime que c'est sans doute l'un des écrits les plus autobiographiques d'Eugene O'Neill, l'écrivain qui a fondé le théâtre américain et influencé tous les auteurs après lui.
Hughie est mort il y a quelques jours.
Erié, joueur professionnel, avait besoin de lui pour croire à ses propres mensonges. Le jeu, les filles, l'argent. Rêves américains.
Le nouveau gardien saura-t-il lui permettre de croire encore à ses affabulations ?
Le faiseur de théâtre ira-t-il jusqu'au bout de la nuit ?
Sur le petit espace, et sans moyens dispendieux, l'équipe artistique a fait des miracles : décor de Ludovic Hallard, lumières de Mamat Maaratié, son, voix off, horloge de Pierre-Jean Horville. Tout est délicat et soigné. Mais c'est l'interprétation qui nous happe, nous fascine, nous subjugue. Va et vient des voix, présences magistrales de Claude Aufaure et de Laurent Terzieff, dans des registres composés, le silence éloquent, les paroles off et le flot des mots, autant de manières de ne pas vouloir des aubes navrantes ni de la camarde qui guette, au petit matin, dans des hôtels de Manhattan.
Bouleversant et magistral.
Armelle Héliot - LE FIGARO
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