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LE COMIQUE
(Drôle de palmipède !)
C'est la sincérité de Pierre Palmade qui émeut d'abord, et qui fait le succès de la pièce : car il y a succès.
Ce « célébrissime humoriste français », Pierre Mazar, c'est lui, on le sait mais sans être familier des pages pipoles
des gazettes. Le type qui se drague des michetons à 800 euros la nuit
dans telle boîte tordue, puis qui va faire un scandale sous prétexte d'un string oublié dans sa chambre : la silhouette de ce canard boiteux lui va comme
un gant malicieux.
Le portrait de cet encore jeune artiste qui a trop fait parler de lui dans
les mauvaises rubriques, alors qu'il pouvait mériter les bonnes, est proche
de ce qu'il nous a laissé savoir.
Il se décrit sans se faire de cadeau comme un vaniteux, imbu de son talent, homme à femmes râté préférant les garçons qui ne l'aiment pas tant que ça, doué d'un regard clairvoyant sur les situations saugrenues où il va se fourrer.
Ce qui le rend drôle à l'occasion, lorsqu'il ose dire ce qu'il pense : mais y-a-t-il vraiment de quoi rire ? Et l'on rit cependant.
« Sais-tu pourquoi Pasteur était connu ? » demande- t-il à son assistante Babeth (rôle copié semble-t-il par Anne-Elisabeth Blateau sur le modèle authentique),
«c'est parce qu'il avait des rues et des boulevards à son nom. Alors il s'est cru obligé d'inventer un vaccin.»
C'est l'univers frivole où il barbote, en deux répliques, qui se voit ainsi résumé.
Tout de suite l'action reprend : « Faut que je note mes idées. Tu m'as acheté des carnets ? » C'est que l'idole de Babeth, depuis trois ans, a été incapable
de créer un spectacle tant il picolait et se livrait à des débauches à rebondissements. Palmade n'est pas un Lorenzaccio qui se livre à l'orgie
dans l'ultime projet de tuer l'usurpateur Alexandre de Médicis et de restaurer
la République.
Rien de glorieux dans son comportement. Il se dévergonde sans but, par futilité. Mû, on le devine, par l'angoisse du néant. Sombrement, il se décrit même comme un nombriliste ambitieux assoiffé de réussite.
Handicapé, peut-être mortellement, par l'impossibilité peut-être provisoire
à parvenir à ses fins : « Tout est dans ma tête, ça va venir bientôt ».
La pirouette étant que la pièce à laquelle nous assistons en direct est
la démonstration même de son talent, douloureux peut-être. Mais bien réel.
Palmade a su créer là un univers plein de chaleur et de contradictions autour
de son image plus vraie que nature :
sa s½ur Delphine (Delphine Baril) prof d'anglais qui le ramenait à la raison, qui plonge dans l'alcool au moment
où il s'en sauve.
Arnaud (Arnaud Tsamère) le jeune auteur dévoré lui aussi d'ambitions, mais prématurées, amoureux de Delphine et trébuchant sans cesse, victime de son hétérosexuelle admiration pour Pierre.
Alexis Aben (Bilco),
le didactique théoricien du rire, qui se croit appelé à la rescousse par l'humoriste et ne fait rire personne.
Noémie (Noémie de Lattre) la pulpeuse journaliste
à scandales par qui tous les paradoxes se produisent. Et se reproduiront.
M.Godin (Sébastien Castro) gardien de l'immeuble, amoureux timoré de Babeth, elle-même fort réservée : d'où des réserves de cocasserie.
Plus Jean Leduc,
à la voix veloutée, sorte de Luis Mariano qui n'a depuis quinze ans pas percé
et compte sur le héros pour rattraper le temps perdu.
On ne dit pas qu'ils sortent de Musset : mais chacun vit franchement et fraîchement, grâce au metteur en scène Alex Lutz, à travers ses petitesses. Palmade n'est sûrement pas un être heureux. Il ne joue pas à l'être. Mais après tout Molière ne faisait pas semble de s'amuser au spectacle de la Cour de son temps (dont il amusait
ses contemporains).
Ici paraissent les coulisses d'une époque qui sans être vues par Saint-Simon ne laissent pas de réjouir.
Bernard Thomas - LE CANARD ENCHAÎNÉ
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BilletRéduc.com |
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Le billet d'humeur de Denis Guermonprez
Tronches de vies
Etre comique ou essayer de l'être, c'est vouloir exister et se singulariser dans un système qui s'apparente à la théorie économique de l'oligopole.
L'éventail est large, et il y a eu pléthore d'études surprenantes, depuis Bergson avec son « «Rire » qui n'était pas à vrai dire particulièrement fendard et la concurrence est dure voire forte dans le milieu moderne entre tous les artistes qui revendiquent leur appartenance à la large congrégation des titilleurs de zygomatiques. Le public, seul juge en la matière, donne son avis sur chacun des participants en l'adoubant ou le refusant. Naissent alors des clans de pros et d'antis. Tel Coluchien, cet autre Desprogien, cet amateur fou de Lamoureux, celui-ci tant attiré par Devos, cet inconditionnel de Dany Boone, les sous ensembles en général disjoints des fans se réunissent à la finale dans le grand mesclun du rire et du bien-être, actuellement un bon palliatif à la morosité ambiante.
Pierre Palmade ne déroge pas à l'analyse commune et, en grand professionnel, il sait s'entourer pour habiller ses partitions sur la scène du Théâtre Fontaine, d'un panel de comédiens pétillants et complémentaires - tous pétris de talent ne demandant qu'à vite éclore - qui lui permettent de ratisser plus large que ne le permettrait son texte un tantinet hagiographique du « Comique » bien qu'il le décline savamment par de l'antiphrase brodée avec méticulosité.
Certains diront qu'il a raison car les salles où il se produit sont pleines à craquer, que la fréquence des éclats de rire frôle le continu, d'autres resteront complètement froids lorsqu'il se dépeint avec une cruelle lucidité sur scène où il ose se dessiner sous d'autres traits plus contrastés que le meilleur profil connu de tous.
Querelle des anciens et des modernes, certes, mais il faut reconnaître qu'il laisse à sa troupe tout le loisir d'exister dans leurs registres personnels, en particulier Bilco qui a écrit le texte imbriqué de son personnage, un souffle puissant de finesse où il joue l'intello de service drapé dans ses questionnements existentiels.
Ce qui décale assurément le protagoniste du style comique grand public présent en masse dans cette pièce d'ambiance où la peinture du héros principal joue, pour les antis, à l'auteur le sale coup du boomerang reçu en pleine poire, et pour les inconditionnels, la force d'avoir osé se montrer sans fards sous sa véritable nature si hésitante dans ses contradictions.
Denis Guermonprez.
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